L’HISTOIRE Le Conseil constitutionnel confirme l’interdiction d’ouvrir de nouveaux gallodromes. Mais autorise ceux existant, notamment dans le Nord-Pas-de Calais et à la Réunion, à poursuivre leur activité.

Une tradition s’essouffle. Le Nord-Pas-de-Calais, dernière région de France où les combats de coqs sont encore autorisés, voit disparaître un à un ses coqueleux, les éleveurs de gladiateurs à crête. Pratiqué depuis des générations, ce loisir n’intéresse plus que les vieux briscards du gallodrome, les rings où les gallinacés s’étripent, le plus souvent à l’arrière d’un café. Légalement. Mais pour combien de temps encore ?

Des poursuites en justice, engagées à l’autre bout du monde, risquent de limiter leur existence. Le Conseil constitutionnel vient de confirmer l’interdiction, par la loi, de toute nouvelle ouverture de gallodrome, rejetant la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) lancée par deux coqueleux réunionnais. Si le code pénal autorise les combats «dans les localités où une tradition ininterrompue peut être établie», comme dans le Nord-Pas-de-Calais et certains territoires ultra-marins, il spécifie qu’ils ne peuvent se dérouler que dans des rings préexistants. L’objectif, inscrit dans la loi en 1964, est de faire disparaître progressivement cette pratique. Dans le Nord, c’est presque chose faite. «Dans les années 20, il y avait près de 15 000 coqueleux dans la région. Aujourd’hui, il en reste moins de 600», constate le président du club des combattants du Nord, Jean-Louis Hoyez. Ambulancier à la retraite et éleveur par passion, il vante son loisir que «même De Gaulle n’a pas réussi à abolir ». Mais ne se fait aucune illusion pour l’avenir. «D’ici dix ans, il n’y aura plus de combats. Quand un gallodrome ferme, il n’y a personne pour le reprendre. C’est pas rentable et ça n’intéresse pas les jeunes», poursuit-il.

Antony Blanchard, président de l’association Cause animale du Nord, le confirme, à quelques détails près. Pour lui, il y a encore 4 000 coqueleux licenciés, belges pour la plupart, qui profitent de la législation française. Son principal combat vise la commune de Gondecourt, dans le Nord, où le maire et le préfet ont autorisé la relocalisation d’un gallodrome dans une cour d’école après sa destruction lors d’un effondrement. «C’est une nouvelle construction, c’est donc illégal, et nous avons porté plainte contre deux maires, le préfet et le président de la fédération des coqueleux du Nord. Les autorités ont fait la sourde oreille mais avec cette décision du Conseil constitutionnel, le procureur va être obligé de se remuer», se réjouit-il.
«Crête et ergots coupés»

Le Lillois est bien connu des éleveurs, qui lui barrent l’entrée des gallodromes. Mais il a réussi à récolter suffisamment de témoignages pour décrire les combats : «Les coqs sont d’abord élevés en groupe à leur naissance, puis enfermés dans des cages individuelles, ce qui les rend agressifs. Puis on leur coupe la crête et les ergots, que l’on remplace par un aiguillon tranchant qui peut atteindre 5 cm.» La rixe à mort, limitée à six minutes, peut alors commencer. «Les coqueleux les mettent face à face, les agitent pour les énerver et les lâchent dans le gallodrome, au milieu des cris des parieurs. Une fois le combat terminé, le perdant est cuisiné et consommé.»

Jean-Louis Hoyez ne dément pas la coupe des ergots, «pas plus douloureuse que la coupe d’un ongle». Mais il défend surtout le folklore local, encore en vigueur lors de fêtes foraines organisées par certaines communes. Un loisir «pas du tout lucratif, qui coûte très cher» selon lui, où le pari tient la place la plus importante.

La pratique est très différente à la Réunion, où la tradition est encore solidement ancrée. «On est sur des combats d’endurance d’une demi-heure, sans ergot métallique, sans couper la crête. Le but n’est pas la mort. D’ailleurs les coqs utilisés ont un plumage très fourni, qui les protège», explique Fabienne Lefèvre, avocate de l’un des deux coqueleux à l’origine de la QPC. Les cinq gallodromes officiels de l’île ne sont qu’une façade car, selon elle, un certain nombre de rings «marron» (activité illégale) fonctionnent sans autorisation. «La participation est familiale, les jeunes perpétuent la tradition au-delà du cadre légal», continue-t-elle. Son client, attrapé dans un gallodrome «marron », risque 30 000 euros d’amende et deux ans de prison, comme le prévoit le code pénal. Pour l’avocate, la légalité des «courses de taureaux» (comprendre la corrida), inscrite dans le même texte de loi, fait l’objet d’une différence de traitement. Aucune jurisprudence n’interdit la construction d’arènes, au motif que les pratiques sont différentes. «On peut tout à fait mettre en cause ces deux traditions, mais tant qu’on autorise leur existence, elles doivent être traitées de la même manière», justifie-t-elle.

Pour Jean-Louis Hoyez, ça n’a plus aucune importance dans le Nord-Pas-de-Calais : «Même si on ouvrait de nouveaux gallodromes, ça ne servirait à rien, vu que ça n’intéresse plus personne. On va juste continuer à faire notre petit truc, jusqu’à l’extinction des feux.»
Rémi CARLIER

31 juillet 2015 Libération

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